Pour les plus diplômés d'entre eux, l'émergence des technologies de l'information a constitué une véritable planche de salut, après les galères du début des années 90. Saïd Elinkichari est bien placé pour observer l'embellie. Fondateur de Générale Europe Consultants (GEC), une société de recrutement spécialisée dans l'informatique, cet ingénieur tunisien arrivé en France à 26 ans conseille à ces jeunes de pousser leurs études le plus loin possible, en choisissant en priorité les formations aux nouvelles technologies. «C'est un milieu qui s'est considérablement ouvert ces dernières années. En 1993, il n'était pas question pour moi d'expédier à une société de services informatiques le CV d'un Mohamed, même sorti d'une grande école. Désormais, je le fais sans hésitation. Les employeurs sont de moins en moins enclins à la discrimination. Pas forcément par conviction, mais par intérêt. Ils manquent cruellement de main-d'œuvre qualifiée.»
Les sociétés de services informatiques, qui ont longtemps hésité à envoyer des jeunes d'origine maghrébine en mission chez leurs clients, ont baissé la garde depuis deux ans. «En dernier recours, si vous ne parvenez vraiment pas à décrocher un entretien, conseille Saïd Elinkichari, vous pouvez tenter de prendre un prénom d'emprunt. Transformer une Nadia en Nadège peut ouvrir des portes.» Un tour de passe-passe auquel se refusent beaucoup. Ce serait nier leur identité, disent-ils. Medina, la jeune cadre de Club Internet, qui a expérimenté ce subterfuge, en garde un mauvais souvenir: «Lorsque j'ai commencé à chercher du travail, il y a dix ans, j'ai vraiment eu du mal. Un jour, j'ai envoyé un CV sous un faux nom à une entreprise qui venait de refuser ma candidature. Je me suis présentée comme Sylvie Delacour. J'ai été tout de suite rappelée. Alors, j'ai indiqué mon vrai nom, et ils n'ont pas donné suite. Ce fut plus frustrant qu'autre chose; je n'ai jamais recommencé.» Désormais, elle agrafe systématiquement sa photo. De même, Medina met un point d'honneur à demander un salaire qui reflète ses compétences, ce qu'hésitent souvent à faire les enfants d'immigrés.
Car, si quelques signes d'amélioration sont visibles, les jeunes blacks et beurs restent toujours victimes d'une discrimination aux multiples facettes: recrutements, salaires, carrières, métiers... Première ombre au tableau: les obstacles à l'embauche. Un souvenir tout frais pour Sami Ben Lagha, 25 ans, un Français d'origine tunisienne employé depuis l'automne dernier par le concepteur de progiciels Décalog. «Je m'étais préparé au pire en voyant mon frère ramer pour trouver son premier emploi», raconte ce jeune titulaire d'un DEA de finance. Son aîné, DESS de finance en poche, voulait absolument devenir trader. Il travaille aujourd'hui dans les services de trading d'Elf Aquitaine, à Genève, mais il lui a fallu près d'un an pour dénicher ce poste. Alors, Sami n'a pas lésiné sur les moyens: «J'ai écumé les sites Internet de recrutement, j'ai envoyé des CV à toutes les grandes banques. Sur 200 lettres, je n'ai eu que 5 entretiens, uniquement dans des firmes informatiques. C'est clair, mes amis français de souche ont trouvé beaucoup plus facilement.»
Deuxième ombre au tableau: la dévalorisation. Ces jeunes sont souvent tentés de postuler des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, ou de demander des salaires modestes. Chez Club Internet, Medina Djobo reçoit régulièrement des candidatures de jeunes d'origine maghrébine ou africaine prêts à se contenter de salaires inférieurs de 20 à 25% à ceux auxquels ils pourraient prétendre... Le problème est criant dans les centres d'appels téléphoniques de la région parisienne, où blacks et beurs forment souvent un bon tiers du personnel. Ali Khardouche, 32 ans, un Français d'origine algérienne, en offre un parfait exemple. Employé depuis quatre ans au centre d'appel d'Orange, la filiale de téléphonie mobile de France Télécom, il touche un salaire net de 7 000 F par mois. C'est peu pour un titulaire de DEA en sciences de l'information.